L'Épopée de la Forêt de Sfax : Historique, Structure et Enjeux
1. Cadre naturel et génie agronomique sfaxien
L'extraordinaire réussite de l'oléiculture à Sfax repose d'abord sur une adéquation parfaite entre l'homme et son milieu. Dans cette région où la pluviométrie moyenne ne dépasse guère 210 à 270 mm par an, les agriculteurs ont su tirer parti de sols siliceux profonds, faciles à travailler et exceptionnellement favorables à l'enracinement des arbres.
Pour faire prospérer l'olivier en milieu aride, les Sfaxiens ont développé une architecture de plantation unique au monde :
- Plantation à très basse densité : Les arbres sont espacés de 20 à 24 mètres, soit une densité de seulement 17 à 20 oliviers par hectare, permettant à chaque arbre de capter l'eau d'un vaste périmètre.
- Architecture de l'arbre : Formés sur un tronc unique ramifié à 1 mètre du sol, les oliviers arborent une forme sphérique jusqu'à 25 ans, avant de prendre une silhouette cylindrique aux branches retombantes chargées de fruits.
2. La naissance de la « Forêt de Sfax » (1810-1927)
L'histoire de la grande forêt d'oliviers débute vers 1810 avec l'établissement des premiers vergers disposés en éventail à l'ouest de la ville, couvrant environ 18 000 hectares pour 380 000 oliviers.
L'impulsion décisive survient avec le décret du 8 février 1892 (porté par Paul Bourde). En mettant les terres domaniales (les « terres sialines ») à la disposition des planteurs pour la somme modique de 10 francs l'hectare, l'État déclenche une véritable fièvre de plantation.
En 1927, le paysage est totalement métamorphosé : la forêt d'oliviers compte 3 885 539 oliviers déployés sur une superficie immense de 207 500 hectares, répartis entre les trois caïdats de la région :
- Sfax : 2 168 947 oliviers (108 447 ha)
- Djebeniana : 1 138 390 oliviers (65 688 ha)
- La Skhira : 578 202 oliviers (33 364 ha)
3. Organisation sociale et mode de vie des oléiculteurs
Contrairement au Sahel où les agriculteurs résident dans des villages ruraux intégrés, l'oléiculture sfaxienne s'est développée selon un modèle social singulier. La majorité des propriétaires continue d'habiter dans la ville de Sfax, effectuant de longs trajets vers la « forêt » pour diriger les travaux agricoles.
Au cœur des vergers s'élèvent les « bordjs », ces maisons de maître occupées uniquement lors des périodes clés de la saison agricole. Au fil des décennies, ce réseau rural voit émerger progressivement de vrais centres locaux tels qu me Agnareb, Djebeniana, Maharès, La Hencha, Triaga et Bou-Thadi.
4. Renouvellement du verger et mutations économiques
Entre 1910 et 1928, la forêt sfaxienne connaît une mutation profonde. Les anciens vergers épuisés sont méthodiquement arrachés et remplacés par de jeunes plants plus productifs, assurant le rajeunissement continu du verger.
Cette expansion spectaculaire de l'olivier s'est faite en transformant les anciennes terres de céréaliculture et de parcours. Même si cela a réduit les pâturages traditionnels de moutons, l'olivier s'est imposé comme la valorisation économique la plus noble et la plus rentable des terres arides de la région.
Un Héritage Centenaire à Valoriser !
La forêt d'oliviers de Sfax est le fruit de la vision, du travail et du génie de nos ancêtres. Aujourd'hui plus que jamais, préserver ce patrimoine d'exception et perpétuer la culture du Chemlali Sfaxi est un devoir envers notre histoire et une opportunité majeure pour l'avenir de notre agriculture.



